Petite réflexion autour du « je n’ai rien à cacher »

« L’argument » autorisant ou légitimant une forme de surveillance généralisée consistant à déclarer « je n’ai rien à cacher » ou bien « je n’ai rien à me reprocher » suscite légitimement agacements et soupirs parmi les défenseurs du droit à la vie privée. Pourtant, il me semble que les contre-arguments de ces derniers « manquent le coche » en ne s’attaquant pas au vrai problème. Dans les textes que j’ai pu lire − mais je ne peux bien sûr pas prétendre à l’exhaustivité ! − ces contre-arguments peuvent être résumés en deux points complémentaires :

  • le premier consiste à demander « en es-tu bien sûr ? ». Il s’agit de faire prendre conscience (i) que si si si, en y réfléchissant bien, on a certainement tous quelque chose à cacher, ou, à tout le moins, quelque chose qu’on n’aimerait pas voir étalé sur la place publique ; et (ii) que si l’on a rien à cacher aujourd’hui, rien ne peut assurer que tel ne sera pas le cas à l’avenir. Un hypothétique régime politique autoritaire peut tout à fait estimer délictueux demain des actes ou des pensées qui paraissent tout à fait acceptables au moment où j’écris ces lignes. Une déclinaison de ce dernier point, poussant davantage la réflexion, pose qu’une surveillance généralisée établit un cadre coercitif menant à l’auto-censure. Me sachant surveillé, alors je m’empêcherai de dire, d’écrire − peut-être même de penser − ce qui pourrait me valoir des embêtements…
  • le second tente de décentrer la pensée de l’adversaire de sa seule personne. Il souligne (i) que, vivant en société, les informations recueillies sur un individu ne concerne en réalité pas ce seul individu. En protégeant sa vie privée, c’est également celle de son entourage, de ses proches, qu’un individu préserve. Le corollaire étant tout aussi vrai : en me dévoilant (ou en me laissant dévoiler), c’est également mon entourage, mes proches, que je dévoile. Ce second argument met également en avant (ii) qu’il existe des personnes, des lanceurs d’alerte notamment, dont la parole est précieuse pour une société démocratique, et que cette parole, avant d’être dévoilée, peut nécessiter une période d’ombre.

Fondamentalement, ces contre-arguments répondent directement à l’argument « je n’ai rien à cacher » en lui apportant une contradiction de fond ; en résumé, il s’agit de lui rétorquer « que tu le veuilles ou non, que tu en aies conscience ou non, tu as bien quelque chose à cacher / d’autres ont légitimement des choses à cacher ».

Or, répondre ainsi sur le fond, même en apportant une contradiction dont je ne dénie pas la pertinence et la véracité, c’est déjà accepter la logique argumentative de l’adversaire. C’est déjà accepter l’idée que la proposition A « je n’ai rien à cacher » puisse mener à la proposition B « je n’ai rien contre la surveillance généralisée ». C’est ne pas remettre en question, et c’est donc accepter, le « donc » qui, de A, fait glisser vers B . C’est simplement contester que A soit valide.

À mes yeux, c’est pourtant bien ce « donc » qui pose problème. Pour le dire autrement, c’est moins le fond du propos « je n’ai rien à cacher donc je n’ai rien contre la surveillance généralisée » qui pose problème que, fondamentalement, la posture qui autorise une telle déclaration. Cette posture, quelle est-elle ? Elle est celle d’une personne qui justifie une politique en se justifiant. Elle est une posture de déclaration d’innocence. Elle est une posture d’affirmation de sa probité, de son honnêteté, de son respect de la loi. Et c’est bien là que réside le problème fondamental et la dangerosité du phénomène : on a à faire à une « inversion de la charge de la preuve », si je puis dire. Dans un État de droit, démocratique, le citoyen est présumé innocent et c’est au pouvoir de justifier les actions coercitives qu’il peut mener à son égard. C’est au pouvoir d’apporter la preuve de la légitimité de ces actions (actions policières ou juridiques notamment). En toute rigueur, la déclaration d’innocence de la part du citoyen est seconde, elle est une réponse à une attaque ; elle est une réaction ; elle n’est pas une posture par défaut.

L’argument « je n’ai rien à cacher » inverse donc cette logique. La déclaration d’innocence est posée comme première puisque c’est en son nom qu’on en vient à accepter la surveillance de masse. À celui qui le tient, on peut donc répondre qu’il a certainement quelque chose à cacher, mais l’on peut aussi (et surtout ?) tenter de lui faire faire un pas de côté, lui faire remarquer que sa posture est précisément l’illustration de la condition citoyenne altérée découlant de la surveillance de masse. Dès lors, « je n’ai rien à cacher » n’est pas un argument en faveur de cette surveillance et ne pourra jamais l’être. Bien au contraire, la simple prononciation de cette déclaration devient un argument défavorable à cette surveillance.

 

jln

 

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